ORPHÉE REVOLVER

une création détonnante de hybris.théâtre


  • 2012

8-17 novembre 2012
Théâtre Sainte-Catherine
Montréal

mise en scène + stylisme :
Philippe Dumaine
assistance à la mise en scène + régie :
Sophie Devirieux
décors + éclairages :
Andréane Bernard

avec :
Mylène Bergeron
Mykalle Bielinski
Luc Chandonnet
Marie-Ève de Courcy
Danièle Simon

Danièle Simon, Mykalle Bielinski

hybris.théâtre crée ORPHÉE REVOLVER lors d’une seule représentation à la Maison de la Culture Maisonneuve, dans le cadre de Zone Homa, en août 2010. Deux ans plus tard, l’équipe du spectacle reprend le travail afin d’approfondir cet ORPHÉE REVOLVER créé dans l’urgence et l’exubérance.

Avec ORPHÉE REVOLVER, hybris.théâtre investit le mythe d’Orphée afin de faire entendre la voix d’Eurydice. Une voix forte, singulière, voire violente. Une voix de femme. Un spectacle qui sonne comme un coup de fusil, des textes qui tournent au rythme du barillet. ORPHÉE REVOLVER, c’est tout à la fois un problème mathématique, une conférence sur la féminité, une réécriture d’un mythe, une plongée dans la culture pop. Et, en plein dans le viseur du tireur d’élite, quatre Eurydice, quatre possibilités pour une héroïne contemporaine. Un spectacle dangereux, parce qu’à la roulette russe, on ne gagne pas toujours.

Peu après son mariage avec le grand poète Orphée, la nymphe Eurydice est mordue par un serpent et meurt. Son mari, follement amoureux (ou désespérément possessif) séduira tout un chacun avec sa lyre afin de ramener sa femme chez les vivants. Mais qu’en est-il d’Eurydice ? Et si elle ne voulait pas revenir des Enfers ? Qu’arriverait-il si elle avait une volonté propre ? Si on lui donnait une voix afin qu’elle puisse tout dire, afin qu’elle puisse crier sa rage à la face du monde, pourrait-on soutenir son discours ?

Armé d’une logique discursive, ORPHÉE REVOLVER déconstruit l’image dite naturelle de la femme afin de lui rendre l’agressivité et la violence refusées depuis toujours à Eurydice. ORPHÉE REVOLVER est une véritable plongée dans le genre, soutenue par une matière textuelle composite. Grand art, culture pop, écrits théoriques, calculs mathématiques, mais aussi artistes, prostituées, meurtrières… sont tous convié.e.s à la remontée d’Eurydice vers la terre ferme.

Luc Chandonnet, Mylène Bergeron, Marie-Ève de Courcy, Danièle Simon

Le texte de ORPHÉE REVOLVER est fondamentalement hybride. Il est composé de citations, d’emprunts à divers auteur.e.s, de scènes écrites à partir d’improvisations, de retranscriptions de discussions, de chansons populaires retravaillées… Le récit s’articule autour de quatre figures féminines, quatre Eurydice possibles. Sans jamais les nommer directement, il y a dans chacune de ces figures l’inspiration d’une femme réelle.

D’abord, Valérie Solanas : féministe radicale et artiste des années 60, elle passe à l’histoire en tirant sur Andy Warhol. Puis, Camille Claudel : grande artiste du tournant du 20e siècle, elle sombre dans l’oubli et la folie, restant toujours dans l’ombre de son amant, Auguste Rodin et de son frère, Paul Claudel. Finalement, Griselidis Réal : une voix de femme forte de la littérature contemporaine, prostituée, activiste, Réal incarne la femme ambigüe, oscillant toujours entre indépendance et soumission. En tentant de faire entendre Eurydice, hybris.théâtre met aussi en scène la parole oubliée, enfouie, perdue de ces figures féminines transgressives. Réinvestir, donc, leurs discours marginalisés, leurs voix trop fortes pour être entendues, trop libres pour être contenues. Et ce faisant, investiguer les systèmes qui rendent possibles cette marginalisation, cette inaudibilité de la parole féminine. Bien que chacune de ces femmes laissent de leurs mots dans le texte de ORPHÉE REVOLVER, ce dernier ne se limite pas à leurs discours. En multipliant les sources textuelles, hybris.théâtre a construit un spectacle de façon rhizomatique, en atteignant la cohésion par des associations d’idées, des images clés, des résonances plutôt que par un récit linéaire.

Dans ORPHÉE REVOLVER, le combat de Orphée avec la mort est transposé par une obsession du spectacle avec le jeu de la roulette russe. Exploré à travers des calculs savants présentant les probabilités de mort des joueurs, ainsi que par de multiples occurrences de ce jeu dans la culture populaire, le thème de la roulette russe cristallise la tension entre vie et mort qui sous-tend le mythe d’Orphée. Si, dans l’Antiquité, la lyre d’Orphée avait le pouvoir ultime de ramener à la vie, qu’en est-il de son revolver ? Le son du barillet qui tourne aura-t-il la même incidence que les accords du poète ?

Marie-Ève de Courcy,  Mykalle Bielinski, Luc Chandonnet, Mylène Bergeron, Danièle Simon

ORPHÉE REVOLVER, c’est donc avant tout une réécriture visant à mettre en crise la notion même de mythe, ainsi que son imbrication dans le développement de la société. De cette façon, hybris.théâtre cherche à déceler les asymétries historiques dans l’exercice du pouvoir.

D’un point de vue théorique, ORPHÉE REVOLVER se situe au coeur des questionnements qui animent la scène intellectuelle du féminisme. Loin d’une prise de position franchement rigide, le spectacle offre plutôt une vision kaléidoscopique, tortueuse des questions de genre. Questionner aujourd’hui le féminin, c’est s’enfoncer dans une matière vive, une matière qui palpite, en constante mutation.

D’un point de vue esthétique, ORPHÉE REVOLVER tente de déstabiliser la forme théâtrale en l’hybridant avec d’autres modes de représentation. Ainsi, l’équipe fait exploser les attendus et les conventions du théâtre en insérant en son coeur même des formes de discours qui lui sont étrangères : conférences et démonstrations mathématiques sont tissées avec dialogues et monologues, de sorte que le spectacle est en constante transition, dans une sorte de réajustement perpétuel. Ici, il n’y a donc plus de représentation théâtrale stable, ORPHÉE REVOLVER basculant alors vers le performatif, vers l’action même de ce constant repositionnement.

Après discussions, écritures, collages, montages, découpages, calquages, remontages, redécoupages… hybris.théâtre réinvestit sa première création et l’approfondit. Soutenu par l’urgence de dire et l’énergie de l’opprimée, ORPHÉE REVOLVER est un brûlot vif, un coup de fusil tiré vers les spectateurs, à bout portant.

Marie-Ève de Courcy, Mylène Bergeron, Danièle Simon, Luc Chandonnet

PLUS

ORPHÉE REVOLVER marque pour nous le début de trois trajectoires qui sont déterminantes pour le développement subséquent de la compagnie :

1. une posture politique queer et féministe plus affirmée. Ce qui ne veut pas dire une posture arrêtée, mais bien une multitude de questions ouvertes, posées de façon éclectique.

2. un travail de création originale, où la collaboration et le collage de textes issus de sources variées (théorie, culture populaire, extrait de films…) deviennent à la fois des modes de production et des postures artistiques.

3. l’introduction d’un dialogue avec l’histoire.

Plus précisément, ORPHÉE REVOLVER prend la forme d’un double dialogue:

Tout d’abord, nous cherchions à questionner ce mythe fondateur de l’imaginaire occidental. Nous tentions par là de révéler l’oppression systémique des femmes, leur mise au silence dans des mythes qui ne sont pas seulement des oeuvres d’art, mais qui fondent aussi une culture hétéronormative, hétérosexiste et/ou patriarcale…

De plus, nous établissions aussi un dialogue avec l’histoire du féminisme, et notamment avec un certain héritage du féminisme de deuxième vague. Comment peut-on, dans la multiplicité, dans la mise en relations, dans les entrechocs, déstabiliser une conception de «la-femme» au singulier, qui nous semble problématique, une conception qui est au coeur de plusieurs textes féministes historiques, et qui a par la suite été fortement critiquée ? Comment peut-on, donc, mettre en crise ce «la-femme» par l’accumulation de postures diverses, voire de points de vues contradictoires. Nous posions alors un regard critique vers le passé féministe, pour faire voir ce «la-femme» si problématique tout en tentant de ne pas jetter le bébé avec l’eau du bain. Nous tentions donc de rétablir certains écrits sur le genre qui se sont avérés problématiques (Kristeva, Irrigaray, Bourdieu, par exemple) en les mettant en dialogue avec d’autres textes plus nuancés et subversifs (Butler, Wittig…). Ainsi, le spectacle exposait une ambivalence quant aux documents du passé : à la fois un désir de montrer leur caractère problématique et une tentative de reprendre possession de ces écrits en ouvrant leurs significations à travers les entrechocs.

Questionner aujourd’hui le féminin, c’est s’engager sur des voies tortueuses. C’est assumer un parti pris féministe alors que le mot en fait grincer certains des dents. C’est surtout s’enfoncer dans une matière vive, une matière qui palpite, en constante mutation.

Les mythes grecs font partie des fondements sur lesquels repose la société occidentale. En effet, ces grands récits, transmis de générations en générations depuis l’Antiquité, ont aidé à former les schèmes de pensée agissant encore aujourd’hui. Certes, il y a dans ces histoires une valorisation du courage et de l’engagement qui nous sont très chères. Mais peut-être y a-t-il aussi, et c’est là l’hypothèse d’hybris.théâtre, une forme de domination masculine qui agit encore dans nos sociétés contemporaines.

photos : James Sunderland
vidéo : Maxime Brouillet & Antoine Pommet